Iran : quand l'État emprunte la stratégie de survie de ses citoyens

Face à l'effondrement du rial, la Banque centrale iranienne a tenté d'accumuler des stablecoins pour contourner les sanctions, avant que Tether ne gèle les fonds.

Partager
Iran : quand l'État emprunte la stratégie de survie de ses citoyens

Une économie parallèle devenue stratégie d'État

En Iran, l'inflation atteint des niveaux vertigineux. Selon le Centre statistique iranien, elle s'élevait à 68,1% en février 2026, avec des prix alimentaires progressant de 105% sur un an. Le pain et les céréales ont bondi de 142%, tandis que l'huile de cuisson enregistrait une hausse de 207%. Face à cette débâcle monétaire, une économie parallèle s'est enracinée depuis des années : citoyens et entreprises se réfugient dans l'or physique, les devises étrangères et, depuis peu, les cryptomonnaies.

Or, la pièce maîtresse du puzzle iranien réside dans ce qu'on découvre désormais : la Banque centrale elle-même a adopté exactement la même stratégie. Entre avril et mai 2025, elle a acquis discrètement au moins 507 millions de dollars (411 millions de francs suisses) en USDT, le stablecoin adossé au dollar américain. L'objectif était clairement de contourner l'isolation du système bancaire iranien face aux sanctions internationales, en créant une forme de « dollars synthétiques » permettant de régler les importations et de rapatrier les revenus sans passer par les circuits financiers officiels.

Le frein centralisé : quand Tether reprend le contrôle

Le système aurait probablement fonctionné, n'eût été un détail crucial : Tether, l'émetteur de l'USDT, conserve un pouvoir de gel absolu sur les portefeuilles. En avril 2026, la plateforme a immobilisé environ 344 millions de dollars (278,6 millions de francs suisses) d'USDT directement associés à la Banque centrale iranienne, en coordination avec les autorités américaines. Paolo Ardoino, PDG de Tether, a précisé l'action ainsi : « USDT n'est pas un refuge pour les activités illicites. Quand des liens crédibles avec des entités sanctionnées sont identifiés, nous agissons immédiatement et de manière décisive ».

Cette intervention expose une réalité souvent occultée dans le discours autour de la finance décentralisée : tant que l'émetteur du token garde la main sur l'infrastructure, le réseau conserve un point de centralité. L'Iran, qui tentait d'échapper à l'emprise du système bancaire occidental, a découvert qu'il ne pouvait pas véritablement contourner le contrôle américain tant qu'il s'appuyait sur des stablecoins centralisés.

Les symptômes d'une économie en déliquescence

Au-delà de l'anecdote diplomatique, les chiffres reflètent une hémorragie bien réelle. La fuite de capitaux a dépassé les 40 milliards de dollars en 2025 seul. Iraniens et entreprises convertissent massivement leurs épargnes en euros, dollars, or ou autres actifs non corrélés au rial. Le régime lui-même a criminalisé la possession de plus de 10 000 euros (équivalent), une mesure révélatrice de l'ampleur du mouvement.

Les banques locales présentent des signes de pénurie. Début 2026, plusieurs établissements avaient imposé des plafonds de retrait officieux de 18 à 30 dollars par jour en raison de manques de liquidités. Parallèlement, la masse monétaire en circulation a explosé de 49% sur un an, non par amélioration économique, mais parce que chacun thésaurise compulsivement en billets ou en actifs alternatifs.

Un précédent connu, une itération nouvelle

Ce scénario ne sort pas de nulle part. Le Venezuela a précédé l'Iran sur cette voie : l'USDT y est devenu, de facto, la monnaie de survie pour une large portion de la population. L'Iran ajoute un chapitre inédit : celui où l'État souverain lui-même emprunte la même tactique que ses citoyens ordinaires, dans une tentative d'esquive qui révèle plutôt la profondeur de la crise.

Ce qui se déploie en Iran illustre comment une monnaie nationale peut perdre toute pertinence quand la confiance s'effondre. Population et institutions finissent par converger vers les mêmes refuges, chacun à son échelle, dans une improvisation collective qui laisse peu de place à la stratégie. La tentative de la Banque centrale de mobiliser les cryptomonnaies comme contournement montre également que le problème n'est pas simplement l'embargo, mais la structure même des outils de contournement : tant qu'ils restent contrôlés par des acteurs extérieurs, la souveraineté monétaire demeure illusoire.

Source : Journal du Coin

Cet article est fourni à titre informatif uniquement. Il ne constitue pas un conseil en investissement. Les crypto-actifs comportent un risque de perte totale. Gryph News n'est pas agréé par la FINMA.